Irène Frain

Irène Frain

Un crime sans importance

Livre 00'07'43"

Philippe Chauveaux :

Voilà un livre qui vous est très personnel, Irène Frain, vous nous avez déjà parlé de votre famille, de votre enfance, des difficultés relationnelles avec vos proches. Mais ce livre là est sans doute le plus fort que vous n'auriez jamais eu à écrire. On va faire connaissance, au tout début de ce récit avec une femme. Elle s'appelle Denise. On la retrouve un beau matin dans sa maison morte. Et puis, très vite, on va se rendre compte qu'elle a vraisemblablement été assassinée. Et cette femme, vous la connaissez bien, c'est votre sœur. Vous avez eu envie, surtout vous avez eu besoin de nous raconter cette histoire parce que vous êtes en pleine interrogation. En quelques mots, quelle est la genèse de cet ouvrage ? Comment arrive-t-il dans votre bibliographie ce livre ?

Irène Frain :

Un beau matin, il y a deux ans exactement. Je regarde mes mails, au petit déjeuner et il y en a un très impersonnel, avec pour objet le nom de ma sœur aînée. Et dès que je le vois, je sais qu'elle est morte. Mais je n'imagine évidemment pas ce qui suit. C'est un mail extrêmement clinique, qui m'apprend qu'elle est morte assassinée chez elle, en plein jour, par un agresseur que l'on a pas pris et qu'elle a agonisé pendant sept semaines à l'hôpital de la Pitié à Paris. Donc, personne ne m'a prévenu. Enfin, j'apprend qu'elle est morte la veille. Le mail est suivi du prénom d'un de ses fils et d'un numéro de téléphone portable, sans invitation quelconque à des obsèques ni quoi que ce soit. Ce mail est assorti des échanges précédents avec des membres de la famille ou des inconnus. On voit bien que cela a été laissé exprès puisque en les lisant, au bout de quelques minutes de relecture, je comprends que il était fortement question de me prévenir que la veille des obsèques, de façon à ce que je n'y assiste pas. Donc ma famille ne souhaitait pas que je vienne. Ce que j'ai ignoré. J'ai appelé la personne qui m'avait laissé son numéro. J'ai demandé des explications courtoisement et j'ai dit que je viendrais aux obsèques. Le jour des obsèques, j'observe, je suis un peu dépossédés de moi-même, mais j'ouvre grand les yeux et les oreilles. Au fil des jours, je comprends quand je cherche à en savoir plus que ma famille me posera dans sa globalité une fin de non-recevoir.

Philippe Chauveaux :

Ce livre est le livre du silence parce qu'il y a le silence de votre famille qui va tout faire pour que vous ne soyez pas informé ou en tout cas, au tout dernier moment. Et puis, après ce que vous nous racontez aussi dans de nombreuses pages, c'est le silence de la justice, de la police, de la ville, qui ne vous apporte pas d'explication.

Irène Frain :

Oui, et c'est très redoutable parce que dans les séries télé, vous avez toujours un juge d'instruction ou un substitut, n'est ce pas ? On a tous vu dans les séries télé. Là, il n'y a pas de juge d'instruction. L'affaire paraît de plus en plus trouble et je découvre qu'en fait, il y a eu d'autres agressions du même type et toujours des personnes âgées vulnérables, des cibles faciles. Toujours le matin, samedi matin, presque toujours, à une exception près et presque toujours la même arme que je préfère ne pas citer ici tellement elle était abominable.

Philippe Chauveaux :

Ce qui veut dire que vous allez face au silence de la police et de la justice. Vous allez essayer de mener vous même votre propre enquête et vous rendre compte qu'il y a une chape de plomb sur cette histoire.

Irène Frain :

D'abord, je suis une femme écrasée pendant à peu près 14 mois, ensuite je décide d'aller sur place. Je ne mène pas d'enquête au sens propre parce que je n'ai jamais été journaliste d'investigation. Je ne suis pas armée, c'est tout un boulot et il faut du culot pour le faire.

Philippe Chauveaux :

Vous cherchez à comprendre en tous les cas ?

Irène Frain :

Voilà.

Philippe Chauveaux :

Ce que vous nous dites, c'est qu'il y a aussi, on l'a dit, le silence de la justice et de la police, le silence de votre famille. Et puis, peut être aussi un silence de la collectivité, des élus qui ne veulent pas ternir le nom de la commune.

Irène Frain :

Voilà. Et puis surtout, parce qu'il faut faire vivre la commune. Donc, s'il y a une société importante avec mille ou deux mille emplois avec un projets, avec la justice on s'arrange pour étouffer. Donc moi, au bout de quelques mois, l'écrivain, la fille qui a un petit nom, est devenue l'enquiquineuse. Donc on m'a menti. On a inventé un décret qui n'existait pas pour que je ne demande pas un juge d'instruction ce qui était mon droit le plus strict. Et je me suis retrouvée à côtoyer à la fois les ténèbres, le mal, l'énigme du mal, comme on dit, alors que je suis une fille de lumière. Donc, ce n'était vraiment pas mon univers. Comment peut-on faire une chose pareille ? Comment l'humain est capable de massacrer une vieille dame avec des armes ou un vieil homme ? D'ailleurs, il y avait plusieurs cas, il y en a 18. Silence radio sur les 18 jusqu'à maintenant. Et comment aussi on peut sacrifier des vies à des ambitions.

Philippe Chauveaux :

Votre livre est habilement construit. Il y a l'écriture, une écriture parfois très clinique, avec les faits et votre ressenti. Et puis, des fois, beaucoup plus poétiques, notamment lorsque vous revenez sur certains sentiments plus personnels. Il y a notre époque contemporaine. Et puis, il y a aussi vos propres souvenirs d'enfance, vos souvenirs d'adolescence qui égrènent tout le récit. Ce qui est important de souligner, et c'est peut être pour ça que parfois vous parlez de culpabilité dans l'ouvrage, c'est que les liens étaient quelque peu distendus avec cette sœur.

Irène Frain :

Ils étaient distendus parce qu'on m'avait accusé des troubles mentaux de ma sœur, qui pouvait très bien vivre hors d'un hôpital psychiatrique, la preuve.

Philippe Chauveaux :

C'est-à-dire qu'elle revient dans votre vie par un effet boomerang, par son décès.

Irène Frain :

Oui, il fallait affronter ça. Il fallait le dire. Peut-être le livre paraît habile, mais moi, je n'ai pas construit de façon préméditée et finalement, je n'ai pas mis beaucoup de temps à l'écrire.

Philippe Chauveaux :

Une dernière question Irène Frain. Dans ce livre, il y a une charge contre la police, contre la justice.

Irène Frain :

Oui, elle est ironique

Philippe Chauveaux :

Mais en tant que en tant que citoyenne, avec la notoriété que vous avez et c'est aussi une façon de dire ne baissez pas les bras si vous êtes confrontée à ce genre de situation ?

Irène Frain :

Alors je n'accuse pas la police de façon manichéenne. Ils font aussi un travail formidable, mais là, on abandonne le terrain des invisibles. C'est-à-dire que les morts ne pèsent pas équitablement. Je suis désolé, 18 agressions, certaines peut-être, en plus de Denise, mortelle puisqu'il y a une série qui nous est cachée par la justice de façon très opaque et mystérieuse. Oui, c'est quand même pas normal. Quand j'ai choisi l'ironie vis à vis de la justice, j'ai affutés mes couteaux littéraires. Et la littérature, ça sert à ça depuis Voltaire.

Philippe Chauveaux :

C'est votre actualité, c'est un livre d'une grande force. Votre nouveau titre est aux Éditions du Seuil, un crime sans importance. Merci beaucoup Irène Frain.

  • PRÉSENTATION
  • PORTRAIT
  • LIVRE
  • Irène Frain n’a jamais oublié ses racines bretonnes. Elles furent d’ailleurs à l’origine de son premier livre, publié en 1979, « Quand les bretons peuplaient la mer ». Mais comme tous les bretons, elle a toujours eu soif d’aventure, de liberté et d’évasion. « Le nabab », son premier succès de librairie, mais aussi « La forêt des 29 », « Les naufragés de Tromelin » ou « Quai des Indes » en sont les représentants. Indépendante, comme toute bretonne me dires-vous, elle a aussi eu à cœur d’écrire...Un crime sans importance d'Irène Frain - Présentation - Suite
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