Sophie Chauveau

Sophie Chauveau

Manet, le secret

Discussion entre 2 passionnés 17'59

A ton avis, pourquoi un tel scandale pour ce nu qui finalement est incroyablement académique et copié du Titien ?
Je pense que ce n'est pas forcément la technique. C'est une femme nue, l'autre est à demi vêtue dans le bain, puisque ça s'appelait « Le bain » et deux hommes en train de discuter et personne ne se regarde sauf le nu qui regarde le spectateur.
Je crois que c'est surtout ça qui a choqué, qui a perturbé. C'est cette provocation
On ne peut pas se remettre à l'époque de Manet mais les nus de Goya ou du Titien nous regardent aussi…
Oui, mais ce n'est pas la même époque.
Oui, ils ne font pas scandale et entreront au musée alors que lui !
Ce n'est pas la même époque. Excusez-moi du terme mais le cul était complètement toléré au moment de Goya ou même de Vélasquez. Il n'y avait pas cette pudibonderie qui est l'image même du XIXème siècle.
La bourgeoisie a pris le pouvoir et pour avoir le pouvoir, il faut être sérieux, de noir vêtu, comme nous d'ailleurs ! C'est donc une provocation, ce mélange nu et habillé, cette décontraction, les copains qui se partagent les filles.
C'est la cocotte, qui normalement, avant ou après son bain, ne reste pas à poil…
On a beaucoup dit aussi que c'était à cause des vêtements éparpillés autour, donc on l'a vue se déshabiller. C'est le côté vivant de la chose comme le fait que les hommes portent des costumes contemporains.
Le public porte les mêmes. Cela aussi est insupportable. S'ils étaient habillés en empereur romain, ça irait très bien ! Voyant le scandale, il ne va pas oser montrer la toile qui vient juste après « Olympia », qu'il fait avec la même héroïne, le même modèle.
Ce fut un choc incroyable pour l'homme Manet d'être reçu comme un chien dans un jeu de quilles, d'être pourfendu comme le type qui avait fait la pire horreur qu'on ait jamais faite en peinture.
D'autant plus, sans raison apparente
Lui, il ne comprend pas et du coup, il ne va pas oser montrer « Olympia », il va le garder au moins deux ans à la maison parce que le scandale du « Déjeuner » est trop terrible
Là, moi, je voudrais poser une question à l'artiste. Parle-moi des blancs d'Olympia. On parle toujours de la grande servante noire ou du bouquet de fleurs mais parle-moi des blancs parce que cela me fascine
Oui, c'est une toile bicolore. Il y a des contrastes énormes sauf entre le lit, la servante et Olympia. Cette femme, son lieu de travail, c'est le pageot (lit)
C'est ça !!! Mais alors, c'est normal que cela scandalise le monde entier…
Oui, c'est son lieu de travail. Il a mis la servante qui introduit ces messieurs et qui amènent le bouquet en cadeau, en remerciements, et elle, elle est sur et dans son outil de travail.
Alors toi, tu dis ça !!! Moi, j'ai une analyse beaucoup plus élaborée, plus littéraire. Je pense qu'à travers le regard désabusé de cette femme qui fait « boutique mon cul », les hommes se sentent méprisés. Elle s'en fout et le dit
Parce que ce n'est qu'un outil ! Mais c'est un peu le même regard que pour « Le déjeuner ». Le regard du « Déjeuner » est même pire car c'est un désintérêt complet pour la conversation des deux mecs.
En même temps, dans de nombreux tableaux qu'on ne verra pas ici, les gens ne se parlent pas. Il a adopté ce principe depuis « Le déjeuner » et c'est flagrant dans « Olympia », il n'y a aucune communication entre ses personnages, ses héros, ses modèles.
C'est bien de la peinture. C'est une façon de rejeter l'anecdote et à partir de là, on sait qu'il n'y aura plus jamais d'anecdote en peinture.
Alors Berthe Morisot. Je sais que tu préfères la Berthe esquintée de la fin, qu'il peint lorsqu'il sait qu'il ne la verra plus jamais…
Non, j'aime beaucoup ce portrait qui est apparemment très classique, très « goyesque » parce qu'alors qu'il y a travaillé pendant des heures, on a l'impression qu'il a été fait en une journée.
Il est très sophistiqué parce qu'il n'y a rien et en fait, il y a une vie incroyable dans ce tableau, une intensité, une tension.
Cela me fait penser aux tableaux que Fragonard se vantait d'avoir peint en mineur, des portraits surtout, qui sont peints très vite. Et je me souviens que Berthe Morisot est la descendante de Fragonard. C'est amusant comme coïncidence…
Très grand peintre Berthe Morisot. C'est un très beau portrait où il y a une réserve et une tension.
Entre « Le balcon » et le dernier, que tu adores et qui est affreux, il y a eu onze tableaux qui sont une déclinaison d'une beauté et d'un amour somptueux.
Même le dernier est un cri d'amour
Et de chagrin…
Mais des portraits du XVIème siècle jusqu'à nos jours, je le mets dans le Top10 !
Je n'ai pas connu Mallarmé mais avec ce tableau, j'ai l'impression de l'avoir approché. C'est incroyable cette intimité. Comment rend-on cette intimité en peinture ?
C'est surtout un travail sur la vérité même si c'est un grand mot, sur cette connivence presque visuelle, pas intellectuelle en fait, une connivence de sentiments entre ces deux hommes.
On a l'impression que le peintre n'est pas dans le tableau mais il est là. Ils sont en train de boire, de fumer, de parler ensemble. C'est comme si on les entendait penser ensemble. Moi, ça me fascine…
Il y a une grande naturalité avec le cigare, le papier qui est l'outil préféré de Mallarmé, la main dans la poche. Il y a une espèce de tranquillité sereine entre deux copains.
Quelle belle amitié ! Cela me plait chez Manet cette capacité d'avoir des amis.
Alors que Manet est peintre intellectuel et émotionnel. C'est un peintre classique et c'est pour cela qu'il ne comprenait pas pourquoi il était sans cesse refusé car c'est un peintre classique comme on en voyait depuis des siècles.
Il ne dépare pas, il est frère de tous ceux-là. Et là, avec Mallarmé, c'est un moment de tranquillité entre ces deux hommes agités et novateurs.
C'est le mystère de la peinture. Il n'y a rien et il y a tout ! C'est très narratif alors que ça ne l'est pas du tout et on est dans l'émotion sans l'être.
C'est précis, vivant ! Tu vois ce tableau, on a l'impression qu'il vient d'être fait !
Ce que j'aime chez Manet, c'est que c'est un « mal assis ».
L'éditeur de Baudelaire s'appelait Poulet-Mallassis !...
Manet est mal assis socialement et picturalement. Il ne sait pas où il est. Il le sait quand il peint mais après, il ne sait plus où il est. Il ne comprend plus pourquoi.
Pourquoi est-il refusé ? Pourquoi est-il adulé par les jeunes nouveaux, même par Degas qui est pourtant une salope. Il est adulé mais il ne comprend pas non plus pourquoi !
Et il ne veut pas ! Il ne veut pas être aussi haï ni aussi aimé. C'est pas normal.
Là, on ne dit pas que c'est un tableau impressionniste parce qu'à l'époque cela ne se dit pas. On dit un tableau « pleinairiste ». C'est l'un des rares tableau qu'il peint directement en plein air. Il vient avec les copains.
Il y a Manet, Renoir, ils sont tous là et passent des vacances à Gennevilliers et Argenteuil de chaque côté de la Seine et Manet qui a fait profession de peindre sincèrement ce qu'il voit, voit la Seine bleue.
Et alors qu'il commence à devenir un peintre acceptable, cela va faire un tohu-bohu encore pire que les nus qui étaient effectivement un peu provocateurs.
Là, il n'y a rien pour provoquer et ça fait un drame. On dit que la Seine ne peut pas être bleue. Qu'en penses-tu ?
Je crois que ce n'est pas exactement ça. En même temps c'est une toile très intimiste avec un admirateur et une femme qui n'en a rien à faire de cette admiration et surtout ce bleu est invraisemblable par rapport à l'ambiance générale du tableau.
Donc, les classiques trouvent intolérables que la Seine ne soit pas de la même couleur que la Seine. Et c'est ce bleu qui vient en premier plan.
Il fait du Yves Klein avant la lettre ! Ce bleu dépasse tout, on ne voit pas les visages, même en clignant de l'œil. On ne voit que des silhouettes ou presque, j'exagère un peu mais ce bleu est omniprésent.
Deux choses. La première, c'est que pour la première fois Manet veut faire en montrant du sentiment. Il demande donc à son beau-frère Rudolf Lehnhoff, le frère de sa femme, d'aller place Pigalle choisir un modèle pour l'emmener
trois semaines en vacances et pour avoir une aventure avec elle car c'est un homme à femmes. Il faut vraiment qu'il est du désir pour elle car il veut peindre le désir. C'est amusant car il n'a jamais fait ça.
L'autre chose, c'est que pour l'excuser d'avoir fait ce bleu, ces copains vont dire que c'est par contraste, c'est par rapport aux autres. Si vous mettez une orange sur du papier bleu, elle va être plus orange que si vous la mettez sur du papier rouge.
Ils disent cela parce que le scandale est tellement fort…
Et justement, il n'y a pas d'orange ! Tout est gris, on ne voit que ce bleu qui est comme un cri. C'est d'une audace !
Alors toi, tu comprends le scandale ?
Oui, complètement. Je parle de ces vieux pontes qui tiennent l'académie. Picturalement, tu n'as pas le droit de mettre un bleu comme ça, presqu'au milieu du tableau et qui te bouffe ces deux visages que l'on voie sans les voir
Alors, ils disent que c'est un mauvais peintre, un barbouilleur !
« Les asperges » de Manet sont très célèbres à cause d'une ravissante anecdote. Le collectionneur Ephrussi lui achète cette botte en lui demandant le prix. Manet dit 800, Ephrussi lui donne 1000.
Manet veut rendre la monnaie et Ephrussi refuse. Manet se sent presqu'offensé. Il rentre rapidement à l'atelier et peint une asperge, unique, qu'il fait porter à Ephrussi avec ces mots « C'était l'asperge qu'il manquait à votre botte ».
Donc, on a deux tableaux pour le prix d'un ! C'est un geste d'une incroyable élégance, d'une délicatesse formidable, ce qui n'explique pourtant pas la puissance picturale de ces asperges.
Je voudrais que tu m'expliques puisque toi aussi, tu fais des asperges, comme Manet !
C'est le plus petit tableau de Manet. Et moi, pourquoi les asperges ? J'ai un ami, le chef Yves Candeborde qui m'avait commandé
des asperges sur son torchon car il cuisine beaucoup d'asperges. Je lui ai fait ça et il était ravi.
Et son successeur m'a aussi demandé des asperges, donc elles me poursuivent… J'adore ce tableau et en l'honneur de mon amie Sophie Chauveau, j'ai eu envie de faire une ou deux toiles et là, je crois que je suis parti pour une série.
Il n'y a rien de plus bête dans la forme mais la botte, c'est de la peinture et c'est d'une audace folle parce que c'est invraisemblable de peindre sur un tableau une botte d'asperges.
Elles peuvent servir dans une nature morte mais là, il n'y a qu'une botte d'asperges et une espèce de salade. C'est incompréhensible, une non vérité tout en étant d'une justesse et d'une technique magnifique.
Pour moi, c'est l'un des plus grands tableaux, comme les « Ménines » de Vélasquez…
La simplicité tranquille des choses qui est la traduction littérale de la nature morte en hollandais.
Je trouve qu'il y a quelque chose de très fort là-dedans… C'est Chardin !
C'est plus proche de Chardin que des hollandais ! Il a fait plus dur mais pas cette tendresse et cette rigueur tendre
En tous cas, cela donne à tes asperges un élan…
Moi, quand je suis parti sur une toile, il faut que je fasse une série. Je ne suis jamais content de ce que j'ai fait donc, il faut que j'essaie de m'améliorer…

Sophie Chauveau :
A ton avis, pourquoi un tel scandale pour ce nu qui finalement est incroyablement académique et copié du Titien ?

François Bardon :
Je pense que ce n'est pas forcément la technique. C'est une femme nue, l'autre est à demi vêtue dans le bain, puisque ça s'appelait « Le bain » et deux hommes en train de discuter. Personne ne se regarde sauf le nu qui regarde le spectateur. Je crois que c'est surtout ça qui a choqué, qui a perturbé. C'est cette provocation

Sophie Chauveau :
On ne peut pas se remettre à l'époque de Manet mais les nus de Goya ou du Titien nous regardent aussi…

François Bardon :
Oui, mais ce n'est pas la même époque.

Sophie Chauveau :
Oui, ils ne font pas scandale et entreront au musée alors que lui !

François Bardon :
Ce n'est pas la même époque. Excusez-moi du terme mais le cul était complètement toléré au moment de Goya ou même de Vélasquez. Il n'y avait pas cette pudibonderie qui est l'image même du XIXème siècle. La bourgeoisie a pris le pouvoir et pour avoir le pouvoir, il faut être sérieux, de noir vêtu, comme nous d'ailleurs ! C'est donc une provocation, ce mélange nu et habillé, cette décontraction, les copains qui se partagent les filles. C'est la cocotte, qui normalement, avant ou après son bain, ne reste pas à poil…

Sophie Chauveau :
On a beaucoup dit aussi que c'était à cause des vêtements éparpillés autour, donc on l'a vue se déshabiller. C'est le côté vivant de la chose comme le fait que les hommes portent des costumes contemporains. Le public porte les mêmes. Cela aussi est insupportable. S'ils étaient habillés en empereur romain, ça irait très bien ! Voyant le scandale, il ne va pas oser montrer la toile qui vient juste après « Olympia », qu'il fait avec la même héroïne, le même modèle. Ce fut un choc incroyable pour l'homme Manet d'être reçu comme un chien dans un jeu de quilles, d'être pourfendu comme le type qui avait fait la pire horreur qu'on ait jamais faite en peinture.

François Bardon :
D'autant plus, sans raison apparente

Sophie Chauveau :
Lui, il ne comprend pas et du coup, il ne va pas oser montrer « Olympia », il va le garder au moins deux ans à la maison parce que le scandale du « Déjeuner » est trop terrible

Sophie Chauveau :
Là, moi, je voudrais poser une question à l'artiste. Parle-moi des blancs d'Olympia. On parle toujours de la grande servante noire ou du bouquet de fleurs mais parle-moi des blancs parce que cela me fascine

François Bardon :
Oui, c'est une toile bicolore. Il y a des contrastes énormes sauf entre le lit, la servante et Olympia. Cette femme, son lieu de travail, c'est le pageot (lit)

Sophie Chauveau :
C'est ça !!! Mais alors, c'est normal que cela scandalise le monde entier…

François Bardon :
Oui, c'est son lieu de travail. Il a mis la servante qui introduit ces messieurs et qui amènent le bouquet en cadeau, en remerciements, et elle, elle est sur et dans son outil de travail.

Sophie Chauveau :
Alors toi, tu dis ça !!! Moi, j'ai une analyse beaucoup plus élaborée, plus littéraire. Je pense qu'à travers le regard désabusé de cette femme qui fait « boutique mon cul », les hommes se sentent méprisés. Elle s'en fout et le dit

François Bardon :
Parce que ce n'est qu'un outil ! Mais c'est un peu le même regard que pour « Le déjeuner ». Le regard du « Déjeuner » est même pire car c'est un désintérêt complet pour la conversation des deux mecs.

Sophie Chauveau :
En même temps, dans de nombreux tableaux qu'on ne verra pas ici, les gens ne se parlent pas. Il a adopté ce principe depuis « Le déjeuner » et c'est flagrant dans « Olympia », il n'y a aucune communication entre ses personnages, ses héros, ses modèles. C'est bien de la peinture. C'est une façon de rejeter l'anecdote et à partir de là, on sait qu'il n'y aura plus jamais d'anecdote en peinture.

Sophie Chauveau :
Alors Berthe Morisot. Je sais que tu préfères la Berthe esquintée de la fin, qu'il peint lorsqu'il sait qu'il ne la verra plus jamais…

François Bardon :
Non, j'aime beaucoup ce portrait qui est apparemment très classique, très « goyesque » parce qu'alors qu'il y a travaillé pendant des heures, on a l'impression qu'il a été fait en une journée. Il est très sophistiqué parce qu'il n'y a rien et en fait, il y a une vie incroyable dans ce tableau, une intensité, une tension.

Sophie Chauveau :
Cela me fait penser aux tableaux que Fragonard se vantait d'avoir peint en mineur, des portraits surtout, qui sont peints très vite. Et je me souviens que Berthe Morisot est la descendante de Fragonard. C'est amusant comme coïncidence…

François Bardon :
Très grand peintre Berthe Morisot. C'est un très beau portrait où il y a une réserve et une tension.

Sophie Chauveau :
Entre « Le balcon » et le dernier, que tu adores et qui est affreux, il y a eu onze tableaux qui sont une déclinaison d'une beauté et d'un amour somptueux.

François Bardon :
Même le dernier est un cri d'amour

Sophie Chauveau :
Et de chagrin…

François Bardon :
Mais des portraits du XVIème siècle jusqu'à nos jours, je le mets dans le Top10 !

Sophie Chauveau :
Je n'ai pas connu Mallarmé mais avec ce tableau, j'ai l'impression de l'avoir approché. C'est incroyable cette intimité. Comment rend-on cette intimité en peinture ?

François Bardon :
C'est surtout un travail sur la vérité même si c'est un grand mot, sur cette connivence presque visuelle, pas intellectuelle en fait, une connivence de sentiments entre ces deux hommes.

Sophie Chauveau :
On a l'impression que le peintre n'est pas dans le tableau mais il est là. Ils sont en train de boire, de fumer, de parler ensemble. C'est comme si on les entendait penser ensemble. Moi, ça me fascine…

François Bardon :
Il y a une grande naturalité avec le cigare, le papier qui est l'outil préféré de Mallarmé, la main dans la poche. Il y a une espèce de tranquillité sereine entre deux copains.

Sophie Chauveau :
Quelle belle amitié ! Cela me plait chez Manet cette capacité d'avoir des amis.

François Bardon :
Alors que Manet est peintre intellectuel et émotionnel. C'est un peintre classique et c'est pour cela qu'il ne comprenait pas pourquoi il était sans cesse refusé car c'est un peintre classique comme on en voyait depuis des siècles. Il ne dépare pas, il est frère de tous ceux-là. Et là, avec Mallarmé, c'est un moment de tranquillité entre ces deux hommes agités et novateurs. C'est le mystère de la peinture. Il n'y a rien et il y a tout ! C'est très narratif alors que ça ne l'est pas du tout et on est dans l'émotion sans l'être.

Sophie Chauveau :
C'est précis, vivant ! Tu vois ce tableau, on a l'impression qu'il vient d'être fait !

François Bardon :
Ce que j'aime chez Manet, c'est que c'est un « mal assis ».

Sophie Chauveau :
L'éditeur de Baudelaire s'appelait Poulet-Mallassis !...

François Bardon :
Manet est mal assis socialement et picturalement. Il ne sait pas où il est. Il le sait quand il peint mais après, il ne sait plus où il est. Il ne comprend plus pourquoi. Pourquoi est-il refusé ? Pourquoi est-il adulé par les jeunes nouveaux, même par Degas qui est pourtant une salope. Il est adulé mais il ne comprend pas non plus pourquoi !

Sophie Chauveau :
Et il ne veut pas ! Il ne veut pas être aussi haï ni aussi aimé. C'est pas normal.

Sophie Chauveau :
Là, on ne dit pas que c'est un tableau impressionniste parce qu'à l'époque cela ne se dit pas. On dit un tableau « pleinairiste ». C'est l'un des rares tableau qu'il peint directement en plein air. Il vient avec les copains. Il y a Manet, Renoir, ils sont tous là et passent des vacances à Gennevilliers et Argenteuil de chaque côté de la Seine et Manet qui a fait profession de peindre sincèrement ce qu'il voit, voit la Seine bleue. Et alors qu'il commence à devenir un peintre acceptable, cela va faire un tohu-bohu encore pire que les nus qui étaient effectivement un peu provocateurs. Là, il n'y a rien pour provoquer et ça fait un drame. On dit que la Seine ne peut pas être bleue. Qu'en penses-tu ?

François Bardon :
Je crois que ce n'est pas exactement ça. En même temps c'est une toile très intimiste avec un admirateur et une femme qui n'en a rien à faire de cette admiration et surtout ce bleu est invraisemblable par rapport à l'ambiance générale du tableau. Donc, les classiques trouvent intolérables que la Seine ne soit pas de la même couleur que la Seine. Et c'est ce bleu qui vient en premier plan. Il fait du Yves Klein avant la lettre ! Ce bleu dépasse tout, on ne voit pas les visages, même en clignant de l'œil. On ne voit que des silhouettes ou presque, j'exagère un peu mais ce bleu est omniprésent.

Sophie Chauveau :
Deux choses. La première, c'est que pour la première fois Manet veut faire en montrant du sentiment. Il demande donc à son beau-frère Rudolf Lehnhoff, le frère de sa femme, d'aller place Pigalle choisir un modèle pour l'emmener trois semaines en vacances et pour avoir une aventure avec elle car c'est un homme à femmes. Il faut vraiment qu'il est du désir pour elle car il veut peindre le désir. C'est amusant car il n'a jamais fait ça. L'autre chose, c'est que pour l'excuser d'avoir fait ce bleu, ces copains vont dire que c'est par contraste, c'est par rapport aux autres. Si vous mettez une orange sur du papier bleu, elle va être plus orange que si vous la mettez sur du papier rouge. Ils disent cela parce que le scandale est tellement fort…

François Bardon :
Et justement, il n'y a pas d'orange ! Tout est gris, on ne voit que ce bleu qui est comme un cri. C'est d'une audace !

Sophie Chauveau :
Alors toi, tu comprends le scandale ?

François Bardon :
Oui, complètement. Je parle de ces vieux pontes qui tiennent l'académie. Picturalement, tu n'as pas le droit de mettre un bleu comme ça, presqu'au milieu du tableau et qui te bouffe ces deux visages que l'on voie sans les voir Alors, ils disent que c'est un mauvais peintre, un barbouilleur !

Sophie Chauveau :
« Les asperges » de Manet sont très célèbres à cause d'une ravissante anecdote. Le collectionneur Ephrussi lui achète cette botte en lui demandant le prix. Manet dit 800, Ephrussi lui donne 1000. Manet veut rendre la monnaie et Ephrussi refuse. Manet se sent presqu'offensé. Il rentre rapidement à l'atelier et peint une asperge, unique, qu'il fait porter à Ephrussi avec ces mots « C'était l'asperge qu'il manquait à votre botte ». Donc, on a deux tableaux pour le prix d'un ! C'est un geste d'une incroyable élégance, d'une délicatesse formidable, ce qui n'explique pourtant pas la puissance picturale de ces asperges. Je voudrais que tu m'expliques puisque toi aussi, tu fais des asperges, comme Manet !

François Bardon :
C'est le plus petit tableau de Manet. Et moi, pourquoi les asperges ? J'ai un ami, le chef Yves Candeborde qui m'avait commandé des asperges sur son torchon car il cuisine beaucoup d'asperges. Je lui ai fait ça et il était ravi. Et son successeur m'a aussi demandé des asperges, donc elles me poursuivent… J'adore ce tableau et en l'honneur de mon amie Sophie Chauveau, j'ai eu envie de faire une ou deux toiles et là, je crois que je suis parti pour une série. Il n'y a rien de plus bête dans la forme mais la botte, c'est de la peinture et c'est d'une audace folle parce que c'est invraisemblable de peindre sur un tableau une botte d'asperges. Elles peuvent servir dans une nature morte mais là, il n'y a qu'une botte d'asperges et une espèce de salade. C'est incompréhensible, une non vérité tout en étant d'une justesse et d'une technique magnifique. Pour moi, c'est l'un des plus grands tableaux, comme les « Ménines » de Vélasquez…

Sophie Chauveau :
La simplicité tranquille des choses qui est la traduction littérale de la nature morte en hollandais. Je trouve qu'il y a quelque chose de très fort là-dedans… C'est Chardin !

François Bardon :
C'est plus proche de Chardin que des hollandais ! Il a fait plus dur mais pas cette tendresse et cette rigueur tendre

Sophie Chauveau :
En tous cas, cela donne à tes asperges un élan…

François Bardon :
Moi, quand je suis parti sur une toile, il faut que je fasse une série. Je ne suis jamais content de ce que j'ai fait donc, il faut que j'essaie de m'améliorer….

  • PRÉSENTATION
  • PORTRAIT
  • LE LIVRE
  • L'AVIS DU LIBRAIRE
  • DISCUSSION ENTRE 2 PASSIONNÉS
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