Victoria Mas

Victoria Mas

Le bal des folles

Livre 00'07'10"

Philippe Chauveau :
Avec ce livre, Victoria Mas, vous nous emmenez à la fin du dix-neuvième siècle. Le titre est déjà très énigmatique et les premières pages le sont encore plus avec cette invitation à un bal un peu particulier. Finalement, ce bal des folles n'intervient que dans les dernières pages du roman mais il donne quand même son titre au livre. En quelques mots c'était quoi ce bal des folles ?

Victoria Mas :
Ce bal des folles avait lieu fin 19ème, chaque année, à l'hôpital de la Salpêtrière qui, à l'époque, internait principalement des femmes et j'entends des hystériques, des épileptiques, des nerveuses, des schizophrènes… Et toutes ces femmes, une fois par an, avaient l'occasion de se déguiser avec des costumes de carnaval absolument loufoques. Le Tout-Paris mondain se pressait alors au sein de l'hôpital pour venir côtoyer ces folles de près. Donc, c'était un drôle de mélange entre un public de curieux et ces femmes pour qui cette soirée représentait tout. C'était pour elles un moment de confort, un moment de lumière, un moment de joie et de musique. Mais il y avait un côté très obscène et très voyeuriste qui m'a profondément gênée quand j'ai appris l'existence de ce bal.

Philippe Chauveau :
Néanmoins, ce moment festif qui se déroulait à la période de la Mi-Carême avait une valeur thérapeutique puisque c'est le Dr Charcot qui initie cela en se disant que, peut-être, ce bal des folles peut permettre à ces femmes de sortir la tête de l'eau. Il y avait quand même cette idée.

Victoria Mas :
Tout à fait. C'est vrai qu’au final ce bal est assez paradoxal dans le sens où il faisait beaucoup de bien à ces femmes qui étaient internées puisque, encore une fois, le temps d'un soir, elles avaient la promesse de bougies, de lumières, d'hommes aussi, de retour à un semblant de normalité. Et les semaines qui précédaient ce bal, les jours de préparation, en effet, il y avait beaucoup moins de crises d'hystérie dans le secteur donc ça avait vraiment une vertu thérapeutique. Après, de l'autre côté, l'autre versant de ce bal, c'est ce public qui ne voulait pas croiser ces femmes, ni au sein de leur foyer ni dans leurs rues, mais qui acceptaient de les voir une fois par an dans un cadre vraiment confiné en espérant voir une femme qui tomberait en catalepsie ou une autre qui ferait une crise d'hystérie. J'ai eu de la peine et j'ai eu mal pour ces femmes.

Philippe Chauveau :
Comme on le disait, cette scène du bal arrive dans les dernières pages et ce sont bien les semaines qui précèdent que vous allez nous raconter à travers les portraits de plusieurs femmes que l'on va retrouver à la Salpêtrière. Il y a Thérèse mais il y en a surtout trois, Eugénie, Louise et Geneviève. Trois personnalités, trois parcours différents. Présentons-les rapidement en commençant par Eugénie qui se retrouve là, poussée par sa famille.

Victoria Mas :
Eugénie, c'est l'exemple même de l'internement de confort. D'ailleurs concernant Eugénie, on l'a souvent comparé à Camille Claudel parce qu'elles sont assez similaires dans le sens où ce sont des femmes intelligentes, curieuses, émancipées, avec un désir d'autonomie très fort, et qui se retrouvent internées de force du fait de leur force. Eugénie a un don particulier et c'est pour cette raison qu'elle se retrouve à la Salpêtrière. Là, elle va rencontrer l'intendante du secteur des hystériques qui se prénomme Geneviève. Celle-ci oeuvre au sein de ce secteur depuis une vingtaine d'années et a dédié sa vie à la médecine, vouant une admiration sans faille à Charcot. Elle ne voit plus ces femmes comme des femmes mais vraiment comme des folles, comme des aliénés. Elle a décidé de les déshumaniser et c'est l'arrivée d'Eugénie qui va amener Geneviève à changer son regard sur les femmes. Et enfin, on a Louise, je me suis inspirée évidemment d'Augustine pour écrire le personnage de Louise qui aspire à être, comme Augustine, la nouvelle patiente célèbre du docteur Charcot, avec la notoriété que cela implique à l'époque. Elle a des rêves de mariage un peu illusoires pour sa situation mais elle présente en fait une innocence qui fait du bien tout au long du roman.

Philippe Chauveau :
L'une des forces de votre roman, c'est la peinture que vous faites de cette fin du 19ème siècle à travers les personnages qui côtoient la Salpêtrière. Il y a toute la société qui est ici représentée. Et puis, vous insistez bien évidemment sur la place des femmes durant cette période. Y-a-t-il un parallèle à faire entre ce que les femmes vivent aujourd'hui et ce qu'elles pouvaient vivre au 19ème siècle ? Avez-vous pensé à cela dans l'écriture ?

Victoria Mas :
Je pense qu'en fait les parallèles se font tout seuls. Mon objectif était vraiment de décrire ce qui se passait en 1885 aussi bien que possible. Après, en effet, j'avais des échos qui venaient très naturellement de cette époque, par exemple l'idée, qu'à l'époque, on pensait que l'hystérie était principalement féminine donc liée au sexe de la femme. Aujourd'hui, on a un peu cette pensée qui n'est certes plus médicale mais est un peu banalisée, un peu sociale, dans le sens où les émois d'une femme sont nécessairement liées à son cycle menstruel. Mais en plus de la place des femmes, on a aussi les conditions d'enfermement. J'ai beaucoup d'infirmières et d'aides soignantes, des lectrices, qui viennent me voir et me disent qu'elles retrouvent leurs conditions de travail au sein de ce livre alors que je parle vraiment d'une époque révolue. Or, en fait, concernant l’internement, c'est encore d'actualité. Quant au voyeurisme, je pense qu’il a une place encore plus présente dans notre société d’aujourd'hui au travers des réseaux sociaux et des émissions de téléréalité. Tout cela se présentait à moi de façon naturelle et je me disais que c'était quand même assez incroyable de pouvoir faire écho entre notre époque et celle de fin 19ème.

Philippe Chauveau :
Pour travailler sur cette époque que vous évoquez, la fin du neuvième siècle, pour évoquer aussi ce bal des folles, le Dr Charcot, comment avez-vous travaillé ? Avez- vous rencontré des spécialistes ? Avez-vous fait des recherches spécifiques?

Victoria Mas :
J'ai fait beaucoup de recherches et consulté nombre de documentations pour vraiment comprendre l'environnement social et moral de l'époque, pour comprendre qui était Charcot aussi, parce que j'avais une vague idée de qui il était mais je n'avais jamais approfondi sa biographie et ses travaux. J'ai lu aussi des ouvrages de Yannick Ripa qui est une historienne qui s'est beaucoup intéressée à la folie des femmes de l'époque, J'ai trouvé aussi des portraits de femmes. Je me suis beaucoup inspirée de toute l'iconographie de la Salpêtrière qui est facilement accessible. Tous ces portraits de femmes que je découvrais ne me semblaient pas folles, pour la plupart d'entre elles, comme on voulait le croire à l'époque. Mais après, je ne voulais pas aller plus loin non plus. Au bout d'un moment, quand j'avais bien compris le décor, quand je pensais avoir suffisamment compris l'arrière-plan, je savais qu'il fallait que j'arrête parce qu'il y avait beaucoup de choses à dire aussi. J'aurais pu continuer pendant des mois à faire des recherches parce que c'était en effet fascinant mais je voulais me focaliser sur mes personnages, mes héroïnes. Puisque cela serait vraiment le pilier fondamental de ce roman.

Philippe Chauveau :
Le sujet est passionnant, l'écriture est très travaillée et très belle. C'est votre premier roman Victoria Mas et c'est une réussite ! « Le bal des folles » est publié aux éditions Albin Michel. Merci beaucoup.

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