Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt

Journal d’un amour perdu

Livre 00'06'39"

Philippe Chauveau :
Dans ce très beau livre, Eric-Emmanuel Schmitt, « Journal d'un amour perdu » avec cette couverture pleine de sensibilité, cette maman et son enfant, vous nous parlez de votre relation avec votre mère suite à son décès.
Pourquoi avez-vous eu besoin, ou envie, de nous raconter cette histoire très intime et très personnelle ? Vous nous ouvrez votre cœur. Pourquoi était-ce si important ?

Eric-Emmanuel Schmitt :
Parce que j'ai fait une découverte dans les deux ans qui ont suivi la mort de ma mère. J'ai été terrassée parce qu’on avait un amour extrêmement fort, extrêmement fusionnel, extrêmement joyeux, extrêmement heureux. Donc, quand elle est partie, j'ai vraiment perdu la joie de vivre, même le goût de vivre et je me suis mis à écrire beaucoup dans mon journal intime que normalement je n'écris que de manière très épisodique.
Et puis, au bout d'un an et demi, je me suis rendu compte que mon journal intime révélait un chemin qui était un chemin de guérison. C'est à dire le chemin qui passe du désarroi à la tristesse profonde ou carrément à des envies suicidaires jusqu'à la remontée progressive vers la vie et le retour à la joie. Et la recherche du bonheur de vivre jusqu’au retour du bonheur de vivre. J'ai eu envie de partager cette expérience du deuil qui est une expérience aussi douloureuse que lumineuse.

Philippe Chauveau :
Un homme qui voit sa mère partir parce que l'âge est là, j'ai envie de dire que c'est dans l'ordre logique de la vie. Est-ce à dire que vous aviez déjà eu le temps de réfléchir à l'absence de votre mère, à son départ, et ce que vous avez vécu a t-il ressemblé à ce que vous aviez imaginé ?

Eric-Emmanuel Schmitt :
Vous avez raison. La mort d'une mère, c'est programmé. La mort des parents est programmée. Mais la banalité du mal n'empêche pas sa profondeur et le ressenti qu'on peut en avoir. Effectivement, j'ai passé toute ma vie à redouter ce moment où on annoncerait sa disparition. Et puis voilà, c'est un jour où je ne l’attendais pas parce que c'est toujours comme ça. C'est un jour où je ne m'y attendais pas que ma sœur m'a appelé avec angoisse pour me dire la chose que je ne voulais pas entendre.

Philippe Chauveau :
Ce qui est très fort dans votre livre, c'est que vous parlez de cette relation et de ce lien très fort qui vous unissaient mais vous nous rappelez aussi ce qui fait la banalité comme vous le dites de cette chose qu'est la mort, c'est à dire les proches qu'il faut qu'il faut alerter, l'organisation des obsèques, la journée de l'enterrement, puis, après, petit à petit, ce quotidien qui s'impose à vous. Il y a le premier Noël, le premier anniversaire, le chien qui est là et qui vous pousse lui aussi à continuer à vivre. Comment avez-vous écrit ce livre ? Quelle intensité aviez-vous envie de lui donner ? Ce sont souvent des chapitres courts, parfois même quelques phrases qui se succèdent. Comment l'avez-vous imaginé ce livre ? Est-ce la plume qui vous a entraîné ou aviez-vous déjà une idée de la construction ?

Eric-Emmanuel Schmitt :
J'ai toujours eu l'idée de la construction parce que je ne sais pas écrire sans donner une forme aux choses. Mais j'ai trouvé que la forme du journal était absolument merveilleuse parce qu'elle permet ce que vous dites, c'est à dire tout d'un coup des éclats de pensées, des aphorismes, des phrases que l'on peut emmener avec soi, qu'on peut garder avec soi. Et puis, tout d'un coup, des passages un peu plus longs, des vrais récits à des moments, des récits d'enfance, des récits de jeunesse ou des récits du temps présent. Il y a notamment les gens qui vous disent ce qu'ils ont connu avec vos parents, qui vous disent des choses que vous n'avez pas envie d'entendre. On a tous vécu ça et on ne supporte pas d'ailleurs que des gens sachent des choses que l'on ne sache pas soi-même sur les gens qu'on a aimés, des inconnus qui ne sont peut-être même pas des gens bien ! Voilà, il y a toutes ces violences qu'on vit. Donc, oui, je trouve que la forme de journal est une forme formidable parce. Moi, je l'ai dramatisé parce que je suis quand même auteur dramatique au départ et je ne peux pas m'en empêcher. Mais la vie est dramatique aussi, la vie est faite d'attente. Moi, j'attendais que ma joie revienne. Et c'est ce que raconte ce livre : la longue attente que la joie revienne et la joie qui revient.

Philippe Chauveau :
C'est aussi un hommage que vous rendez à ceux qui vous sont chers, à ceux qui vous sont proches, qui vous entourent. Ils sont très présents dans ce livre, que ce soit tous les membres de votre famille, vos amis, les gens avec qui vous travaillez au théâtre par exemple… Vous aviez envie de les nommer et ils sont là dans le livre. Ce qui veut dire que le lecteur prend lui aussi conscience de l'importance qu'ont les gens qui l'entourent. Vous dites au lecteur :
« Faites attention à ce qui vous ceux qui vous sont chers ».

Eric-Emmanuel Schmitt :
Oui, je suis content que vous disiez cela… Il y a des années, j'ai écrit une phrase dont je n'avais pas perçu la profondeur parce que parfois on dit des choses comme ça. C'était dans « L'évangile selon Pilate ». J’écrivais que la seule chose que nous apprend la mort, c'est qu'il est urgent d'aimer. Je peux vous dire qu’il faut toujours avoir ça en tête. Un jour, des gens qu'on a en face de nous ne seront plus là. Il est urgent de les aimer et de leur montrer, même sans forcément leur dire. Je raconte, par exemple, que ma mère et moi ne sommes jamais dit « je t'aime » parce que c'était évident. On ne dit pas « il fait beau » quand il fait beau. Puis, on était très pudique.

Philippe Chauveau :
Avez-vous l'impression que votre maman est encore plus présente aujourd'hui qu'elle n'est plus qu'elle ne le fut de son vivant ?

Eric-Emmanuel Schmitt :
Elle l'est d'une façon différente. En fait, non, elle est sérieusement absente mais j'essaie d'activer en moi tout ce qui vient d'elle. C'est à dire tout ce qu'elle m'a offert d'émotions, d'idées, de passions et de valeurs. J'essaie de les activer profondément en moi. Comme ça, j'ai l'impression de la faire vivre. Quand je suis au théâtre, par exemple, je me prépare dans ma loge. Moi qui détestait les miroirs depuis toujours et qui ne me regardait jamais dans un miroir, je passe désormais 20 minutes à me maquiller très lentement parce que je la vois dans la glace, parce qu'on se ressemble, parce qu'on a les mêmes traits. Et c’est un bonheur total. Donc, j'essaie d'activer en moi tout ce qu'il y a d'elle.
Je pense que je vais devenir enfin quelqu'un de vachement bien parce que c'était un être qui avait beaucoup de qualités !

Philippe Chauveau :
Voilà un livre superbe qui, à travers la douleur, la mort et l'absence, nous parle de l'amour et de la beauté de la vie. « Le journal d'un amour perdu », votre actualité, Eric-Emmanuel Schmitt. Vous êtes publié chez Albin Michel. Merci beaucoup.

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