Christine Orban

Christine Orban

Avec le corps qu'elle a...

Livre 6'55"

Philippe Chauveau : Dans votre nouveau roman, nous faisons connaissance avec une jeune fille dont on saura le prénom une ou deux fois. Elle a 20 ans et vient de publier son premier roman. Ce qui pourrait être un jour de joie devient un jour de tristesse car il y a cette phrase : « Avec le corps qu’elle a… » prononcée par son beau-père. D’où vient cette histoire ? D’où vient le personnage de Gwendoline ?

Christine Orban : Généralement, ce sont les histoires qui me choisissent. Un jour, en me promenant dans la rue, cette phrase m’est revenue. Je l’avais occulté. Après, je l’ai prêté à une héroïne et c’est elle qui me prend par la main et me raconte son histoire. Mais cette phrase m’a été dite.

Philippe Chauveau : Ce beau-père qui s’appelle Hubert, mais qu’on appelle BP dans le roman, comme beau-père, a sûrement ses failles et ses faiblesses. Il s’est construit une carapace et est odieux avec sa femme et sa fille. Il ne les ménage pas. La jeune fille n’avait peut-être pas pris concience que son beau-père était odieux. Il a fallu qu’il prononce cette phrase pour qu’elle le découvre réellement ?

Christine Orban : Elle ne s’en rend même pas compte immédiatement. C’est la perversion de cette relation, elle lui donne presque raison. Peut-être que publier un livre est réservé au domaine des hommes importants, puissants. Elle se demande ce qu’elle fait là-dedans, si elle n’a pas fait une erreur. Elle-même va étouffer le fait qu’elle a été acceptée par un éditeur.

Philippe Chauveau : Ce n’est que bien des années plus tard, quand sa vie de femme aura été construite, que cette phrase va resurgir et que la jeune femme va comprendre que cet homme était un monstre. Avait-il peur qu’elle lui fasse de l’ombre ?

Christine Orban : Oui et c’est intéressant. J’ai essayé ici de parler de la jalousie des hommes, des pères et des beaux-pères. Dans les contes de fées, on parle toujours de la marâtre et de la relation belle-fille/belle-mère. Il y a une autre relation moins évidente mais intéressante, c’est celle entre le beau-père et la belle-fille.

Philippe Chauveau : Avec votre roman, vous évoquez le pouvoir des mots, les mots qui peuvent blesser comme des poisons très lents, pouvant conduire à l’issue fatale. La romancière que vous êtes connait bien le pouvoir des mots et vous souhaitiez que le lecteur s’intéresse à ce sujet.

Christine Orban : Oui, et c’est le sujet du livre. C’était audacieux de montrer qu’il y a des mots qui sont des poisons invisibles pouvant tuer lentement. Les mots sont des armes. Le Dr Cyrulnik que j’avais interviewé il y a quelques années m’avait dit : « Il n’y a pas de hiérarchie dans les causes de douleur, il n’y a que la manière dont vous allez vivre l’évènement ». Effectivement, on peut souffrir à cause des mots.

Philippe Chauveau : Cette phrase assassine va entrainer Gwendoline presque jusqu’au bord du gouffre. Elle aura des incidences sur sa vie de femme, sur ses relations avec les hommes quand elle rencontrera ce bel italien, Andrea, ou plus tard Antoine. Par cette petite phrase, on a l’impression que sa vie va être totalement différente de ce qu’elle aurait pu être.

Christine Orban : Vous avez raison. Elle va endosser le costume qu’on veut lui donner. Elle obéit et va devenir corps. On lui interdit l’esprit qui est trop noble pour une jeune femme qui porte des balconnets. Ce que pense l’autre devient plus vrai que ce que vous pensez. On vous étiquette et cela ne correspond pas toujours à ce que vous êtes. Et c’est ce qui va lui arriver. Elle va aussi obéir en se vendant en faisant photographier ses mains, ses pieds, son cou… Jusqu’à la révolte.

Philippe Chauveau : On parlait du pouvoir du mots qui blessent. Ils font encore plus mal quand ils sont prononcés par quelqu’un qui devrait être votre premier protecteur. En l’occurrence, ici, c’est le beau-père qui devrait la protéger puisque son père est mort. Il est finalement son pire ennemi.

Christine Orban : Effectivement, c’est une circonstance aggravante. Ce beau-père est censé remplacer son père décédé. Elle ne peut pas croire qu’il ne la protège et c’est aussi pour cela qu’elle pense qu’il a raison.

Philippe Chauveau : On a parlé de l’actualité et de la résonnance de votre livre. Nous avons bien compris qu’il n’y avait pas acte de militantisme dans l’écriture de ce roman. Avez-vous tout de même l’impression que ce livre est un caillou supplémentaire dans ce combat que mènent les femmes ?

Christine Orban : J’espère. C’est aussi une forme de témoignage spontané. Je ne milite auprès d’aucune formation féministe mais là, je les rejoins comme s’il y a avait un inconscient collectif, un moment où les femmes ont dit : « ça suffit ! », sans même se consulter. J’ai trouvé ce mouvement très fort et très émouvant, comme un orchestre qui se levé. Quand mon livre a été publié, j’ai eu la sensation d’être en accord avec mon époque et avec ce que pensent les femmes.

Philippe Chauveau : Merci Christine Orban. Une histoire violente et forte portée par la sensibilité et la finesse de votre écriture. Votre actualité « Avec le corps qu’elle a… » aux éditions Albin Michel

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