Jérôme Garcin

Jérôme Garcin

Le dernier hiver du Cid

Portrait 00'06'29"

Philippe Chauveau Bonjour Jérôme Garcin.

Jérôme Garcin Bonjour.

Philippe Chauveau Vous êtes dans l'actualité avec ce nouveau titre chez Gallimard, Le dernier hiver du Cid. On connaît Jérôme Garcin, le journaliste, l'homme de radio, l'homme de presse écrite. Et puis Jérôme Garcin aussi, l'écrivain, le romancier. Avez-vous l'impression d'avoir justement deux visages ? Ou finalement, est-ce le même Jérôme Garcin qui s'adresse aux auditeurs, aux lecteurs, et qui s'adresse aussi aux lecteurs par ses livres ?

Jérôme Garcin Deux de visages, je ne sais pas, mais en tout cas, deux vies, c'est évident. Les livres que j'écris sont tellement liés à ma vie personnelle, à mon histoire, à mes souvenirs, peut-être la part la plus, la plus secrète et paradoxalement, la plus sauvage de moi, que je n'arrive pas à imaginer que ça corresponde à la vie de l'animateur du Masque et la plume, le journaliste des pages Culture de L'Obs. C'est-à-dire que pour moi, ça va même jusqu'à la frontière de la schizophrénie. D'abord, je ne peux écrire mes livres que si je suis éloigné de la ville de Paris. Donc, en fait de là où je travaille. En revanche, je n'ai jamais écrit un seul article à la campagne, là où j'écris mes livres, où je monte, où je vis une vie qui est à l'opposé de celle de Paris. Si depuis si longtemps, je mène ces deux vies parallèles, c'est aussi peut-être par panique, par panique que les deux écritures s'interpénètrent. J'ai toujours pensé qu'écrire pour soi, écrire un livre ou écrire pour soi, demandait une manière d'être totalement différente de celle qu'on est quand, comme vous, comme moi, on parle devant un micro, ou qu'on écrit un article qui doit faire 2500 signes et pas de 2600 signes. Ce sont deux modes d'expression tellement opposés pour moi que j'aime bien l'idée que je me suis construit de manière quasiment médicale, deux structures étrangères l'une à l'autre.

Philippe Chauveau Si je reprends le journaliste qui anime Le masque et la plume, là encore, est-ce que ce sont ces deux facettes que l'on retrouve ? Est-ce que le romancier, l'écrivain Jérôme Garcin reste à la porte du studio pour ne laisser que le Jérôme Garcin journaliste animer son émission ? Est-ce compliqué parfois ?

Jérôme Garcin Totalement et heureusement. C'est pas compliqué parce que j'ai mis en place ce mode survie. Le masque et la plume, ce n'est pas simplement une émission, c'est un spectacle. Ça se fait en public, devant des centaines de spectateurs. C'est un spectacle où les critiques jouent plus que le rôle de critique. Ils sont des jeux de rôles. Ils sont des personnages sympathiques ou antipathiques. Ils profèrent des avis définitifs, parfois très violents, très cruels. Je dirais qu'il y a malgré tout un petit point commun, c'est que j'ai toujours travaillé à tenter, en tous cas, ou à espérer amener le plus grand nombre aux plus belles choses.

Philippe Chauveau Alors, je laisse le journaliste de côté pour m'intéresser plus à l'auteur que vous êtes, Jérôme Garcin. Près d'une trentaine d'ouvrages à votre actif. Il y a eu des ouvrages très personnels, Le syndrome Garcin, Olivier, Chute de cheval, entre autres. Vous parliez de vos proches. Et puis, il y a eu d'autres personnages que vous avez peut-être eu envie de sortir de l'ombre. Des personnages authentiques qui ont eu leur heure de gloire, qui ont été des grands noms à leur époque.Et puis qu'on a pour certains un peu oublié. Ça a commencé en 94 avec, pour Jean Prévost, pour lequel vous avez eu le prix Médicis essai, et puis d'autres noms que vous avez eu envie de remettre en lumière. Pourquoi cette appétence pour ces destins parfois oubliés ?

Il y a un point commun entre mes proches que vous évoquiez, mon frère jumeau renversé par une voiture, mon père, mort d'une chute de cheval et les essais, récits ou biographies ou romans biographiques que j'ai consacrés effectivement, le premier à Jean Prévost, mais aussi, à l'aveugle, le résistant Jacques Lusseyran, dans Le voyant, à ce poète que j'aime beaucoup, qui est La Ville de Mirmont, ce poète bordelais, mort dans une tranchée au début de la Grande Guerre. Il y a un point commun, c'est que ce sont toujours des vies brèves. Quand j'ai commencé à écrire sur le premier d'entre eux qui était Jean Prévost, écrivain de la NRF de l'entre-deux guerres, grand stendhalien et qui est mort les armes à la main au pied du Vercors, il avait rejoint le maquis du Vercors. Il était devenu Jean Prévost, le capitaine Goderville, qui a été tué en 44. Quand j'ai écrit ce livre là, c'était par colère. C'était surtout parce que je ne supportais pas que, au mitan des années 90, il n'y avait que des écrivains de la collaboration et on considérait que le génie littéraire était l'apanage seulement de ceux qui avaient fait le mauvais choix. Céline, bien sûr, en tête. Et donc, c'est vrai que ma réhabilitation était assez polémique. Mais, ce que je ne savais pas en l'écrivant, c'est que je faisais le début d'une galerie de vie brèves. Il est mort à 40 ans, encore une fois, les armes à la main, au pied du Vercors, tué par les Allemands, et en fait à travers lui, je faisais, à l'époque sans le savoir, le portrait romancé de mon propre père, stendhalien, farouche stendhalien, éditeur, critique littéraire aussi dans les revues comme la NRF et que, d'une certaine manière, je me disais, avec Jean Prévost comme avec mon père, on a des destins fauchés très tôt. Mais j'ai toujours voulu prouver qu'une vie brève pouvait être totalement pleine et que même les morts accidentelles cachaient de très beaux destins.

Philippe Chauveau Finalement, est-ce que, selon vous, ce serait la définition de l'auteur, de l'écrivain, quel que soit son travail ? C'est la transmission, c'est le passage de relais ?

Jérôme Garcin Moi, je ne me flatte pas d'avoir écrit des livres. En revanche, je suis prêt à me flatter d'avoir été utile aux autres. Je suis très marqué par l'engagement de Gérard Philipe qui, toute star absolue qu'il était en son temps, a toujours eu moins le souci de lui-même que des autres. C'est pour ça qu'il a créé le syndicat des acteurs. C'est pour ça qu'il est entré au TNP avec le même cachet que les autres comédiens. On peut dire tout ce qu'on veut, y compris qu'on n'aime pas le comédien Gérard Philipe, mais on ne peut pas dire qu'il n'a pas été utile aux autres et qu'il n'a pas d'abord travaillé au statut, à la dignité et au bonheur des autres. Et moi, c'est ma seule ambition. Si on regarde tous mes livres, je suis prêt à ce qu'on oublie complètement, pourvu qu'on n'oublie ni Jacques Lusseyran, ni Jean Prévost, ni Gérard Philippe d'ailleurs, ni Jean de La Ville de Mirmont, ni Philippe Garcin, ni même un enfant de six ans prénommé Olivier, que je suis le seul à pouvoir évoquer encore aujourd'hui puisque c'était mon jumeau. Souvent, j'ai l'impression que ma propre double vie, c'est celle du jumeau qui me manque, mais avec qui je continue de vivre.

Philippe Chauveau Merci pour cette sincérité., Jérôme Garcin. Votre actualité chez Gallimard, Le dernier livre du Cid.

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  • Il est l’un des grands noms du journalisme français. Formé notamment par Jean-François Kahn et Philippe Tesson, Jérôme Garcin est aujourd’hui responsable du service culturel du Nouvel Observateur et membre du Comité de lecture de la Comédie française. Enfin, depuis 1989, il anime sur France Inter l’incontournable émission « Le masque et la plume ». Mais c’est bien l’écrivain qui nous intéresse ici. En 1994, son premier ouvrage consacré au romancier et résistant Jean Prévost lui offre le Prix Medicis. Dès lors,...Le dernier hiver du Cid de Jérôme Garcin - Présentation - Suite
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