Victor Jestin, Prix Ouest 2020

Victor Jestin, Prix Ouest 2020

Le jury a récompensé le premier roman de l'auteur nantais

Le livre 00'06'20"

Philippe Chauveau
Il fait très chaud ce dernier week-end du mois d'août. D'ailleurs, il paraît que ça va être la plus chaude des journées que le pays n'ait jamais connue. Nous sommes sur une plage des Landes, dans un camping où Léonard a passé les vacances avec sa famille, avec ses parents, avec sa petite soeur Alma, avec son chien Bulle. C'est un ado presque comme les autres, même s'il est un peu mal dans sa peau. Et puis, un soir, juste avant le départ, avant de faire les valises, il va croiser le chemin d'Oscar. Mais Oscar est en train de mourir sur une balançoire, en train de s'étrangler avec les cordes de la balançoire. Et Léonard ne va rien faire. C'est le point de départ de votre roman, Victor Jestin. Pourquoi avoir eu envie de nous présenter ce personnage de Léonard ? Qui est-il, cet ado mal dans sa peau ?

Victor Jestin
Je pense que c'est d'abord à un adolescent qui, comme beaucoup comme moi aussi, traverse cette période de la vie un peu comme un somnambule sans réfléchir, en faisant des choses qu'il n'a pas envie de faire. En laissant passer des choses qu'il ne tolère pas. En fait, en engrangeant toute une violence et toute une frustration qui réalise après coup, en sortant de cette période qui, pour moi vraiment, est peut être définie comme une période de somnambulisme où on traverse les normes, on traverse les couloirs des lycées, on traverse les campings aussi en prenant des coups qu'on ne sent même pas forcément. Et donc lui, l'envie, c'était de mettre un adolescent dans une situation extrême. Il assiste à la mort d'un autre et le sauve pas et il enterre son corps. Il se réveille le lendemain matin dans un camping. Et là, il se rend compte, là, il se rend compte de tout ce cirque, de tout ce système, de ce petit monde duquel il ne veut pas. Là, ça lui saute au visage parce qu'il a comme une énorme gueule de bois et ensuite, c'était de raconter son errance dans cet endroit, dans ce camping qui continue à vivre.

Philippe Chauveau
Parce que voilà, c'est toute la force de votre roman. C'est qu'il y a le mal être de cet adolescent. On le comprend dès les premières pages. Après, il y a cette intrigue que vous avez cherché à mener, c'est-à-dire qu'il n'aide pas cet adolescent en train de se tuer accidentellement ou pas sur cette balançoire. Mais surtout, il va enterrer le corps au lieu d'appeler éventuellement les secours. Et après, il va y avoir ce sentiment de culpabilité. Et le lecteur est à la fois dans l'esprit de Léonard. Et puis, il y a tout autour cette ambiance, cette ambiance d'été, cette ambiance qui appelle les vacances, le bruit des vagues, les rires des enfants. Donc, il y a une ambiance vraiment très oppressante dans tout cela, autour de Léonard. Comment avez-vous cherché à définir l'ambiance ? Est-ce que vous-même vous avez souvent pratiqué le camping ? Est-ce que vous connaissez tout ça ? Ou est-ce que c'est né complètement de votre imagination, cet univers que vous dépeignez si bien.

Victor Jestin
Le camping, j'y suis allé beaucoup, beaucoup avec mes parents d'abord, avec mes amis ensuite. Je connais cet endroit dans les Landes et je crois que c'est un des lieux privilégiés de ce qu'on pourrait appeler du marché du bonheur, du marché de la jouissance qui est un marché économique, en un sens, qui cherche à vendre du rêve, à vendre des vacances, du plaisir. Et ça, qui est souvent présenté, même dans la littérature, même dans le cinéma, d'une façon légère ou comique, il y a du tragique juste derrière. En fait, il y a des adolescents pour qui c'est violent. C'est violent si on leur dit jouissez, amusez-vous, dansez ! Moi, j'ai pas envie de danser et j'ai dansé pendant une période de mon adolescence. Maintenant, je ne danse plus parce que je n'ai pas envie. Donc ces petits détails-là, si on les tire, il y a du tragique derrière et c'est ça qui m'intéressait. C'était de pointer ce marché, cette injonction à être heureux qu'on déverse partout, de plus en plus, et de mettre un adolescent face à ça.

Philippe Chauveau
Précisons aussi que le lendemain du drame, on va appeler ça comme ça, cet adolescent mal dans sa peau, Léonard, va aussi croiser le chemin d'une jeune fille, Luce. Et c'est aussi l'ouverture vers d'autres choses. L'appel d'une autre vie. Mais cette autre vie va-t-elle être possible alors qu'il y a ce sentiment de culpabilité qui le ronge au fil des heures ?

Victor Jestin
Ouais, ben, c'est tout le paradoxe, qui tend le roman. C'est comme s'il lui fallait ce drame pour enfin réussir, comme s'il fallait cette angoisse, cette terreur. C'est ça même qui le rejette vers le désir. Alors qu'avant, il en était incapable. Là aussi, c'était l'envie de mélanger deux tonalités, une tonalité presque de marivaudage entre adolescents légère, et de l'autre, le drame, le cadavre sous le sable, que l'on va finir par découvrir.

Philippe Chauveau
La réussite de votre roman, c'est à la fois cette ambiance que vous avez réussi à décrire. C'est cette tension, cet esprit un peu thriller, avec ce drame, avec ce corps que l'on enterre. C'est cet adolescent mal dans sa peau et vous allez au plus profond de sa psychologie. Et puis, il y a aussi, ça c'est important de souligner, la qualité de votre écriture. Vous avez choisi des chapitres courts ou des phrases très incisives. Vous avez un vocabulaire, des mots qui sont vraiment extrêmement choisis. Il y a une tension lors de l'écriture de ce livre, pour justement aller au plus près de ce que vous vouliez donner ?

Victor Jestin
Il y a eu un gros travail de resserrement, de resserrement du récit, mais aussi de resserrement des phrases. J'ai tendance à faire des phrases plus longues, à mettre plus de virgules et ensuite, en effet, de resserrer. Et là, c'est peut-être ce que le cinéma peut apporter, notamment la réflexion sur le montage, sur le rythme, c'est vraiment d'essayer de garder une tension permanente, un mouvement perpétuel qui aboutit à un roman assez court, beaucoup plus court qu'il ne l'était à mi chemin.

Philippe Chauveau
Avec ce personnage de Léonard, avez-vous vous même tourné une page de votre vie ? Etait-ce une façon peut-être de dire au revoir à un moment de votre vie pour en aborder un autre ?

Victor Jestin
Ouais, je pense qu'en tous cas, j'ai la sensation de décrire, de pouvoir écrire sur des choses que je connais un petit peu. Donc là, ce sont ces souvenirs de vacances, mais qui couvrent pas mal d'années. Et c'est tout le défi d'ailleurs maintenant de trouver autre chose à dire pour un deuxième roman.

Philippe Chauveau
En tous cas, c'est une vraie réussite, Victor Jestin, c'est votre premier roman, gros coup de coeur pour ce premier livre. Ça s'appelle La chaleur. Vous êtes publié aux éditions Flammarion. Merci beaucoup.

Le jury a récompensé le premier roman de l'auteur nantais Flammarion
  • REPORTAGE
  • PORTRAIT DE VICTOR JESTIN
  • LE LIVRE
  • Âgé de 25 ans, Victor Jestin a su séduire les membres du jury du Prix Ouest avec son premier roman. Après avoir grandi à Nantes, l’auteur vit aujourd’hui à Paris. Son livre a déjà reçu de nombreuses récompenses telles que le Prix Femina des lycéens, le Prix Étagère ou encore le Prix de la Vocation en 2019.En remportant le Prix Ouest, il bénéficie d’une dotation de 5000 euros et d’un encart d’une valeur totale de 3000 euros qui mettra en avant son ouvrage dans le magazine Lire et dans le Nouveau Magazine LittéraireLe jury a récompensé le premier roman de l'auteur nantais de Victor Jestin - Reportage - Suite
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